Voyager au Cambodge, c’est souvent être frappé par la douceur des sourires, l’accueil chaleureux, la vie qui s’organise autour des marchés, des pagodes et des rizières. Mais derrière cette apparente tranquillité se cache une histoire récente lourde de violences et de traumatismes, qui continue de marquer profondément la société.
Jeune homme pensif dans le train Phnom Penh/Battambang, 2022 - Young man lost in thought on the Phnom Penh/Battambang train, 2022
Entre 1975 et 1979, sous le régime des Khmers rouges, des millions de Cambodgiens ont vécu l’horreur au quotidien. Le pays a été vidé de ses villes, la population envoyée de force dans les campagnes, soumise au travail forcé, à la faim, à la séparation des familles à l’humiliation, aux conditions de vie insalubres, et à la peur permanente. Les exécutions, la torture, les viols et les mariages forcés faisaient partie du système. Au moins 1,7 million de personnes ont perdu la vie en quelques années seulement. À travers le pays, plus de 195 centres de détention, de torture et d’exécution ont laissé des traces visibles et invisibles.
Après la chute du régime, la société cambodgienne a dû se reconstruire dans l’urgence. Les années 1980 et 1990 ont été marquées par une forte croissance démographique. Aujourd’hui, le pays est très jeune : en 2018, l’âge médian n’était que de 25,7 ans. Beaucoup de Cambodgiens n’ont pas connu directement les Khmers rouges, mais vivent avec l’héritage de cette période transmis au sein des familles et des communautés.
Les difficultés économiques et sociales pèsent toujours lourd. L’accès à la terre, à l’éducation, aux soins de santé ou aux ressources financières reste inégal, notamment pour les femmes et les populations rurales. En 2022, près d’un tiers de la population vivait sous le seuil de pauvreté. Ce contexte de précarité s’ajoute aux blessures du passé et fragilise encore davantage les individus et les familles.
La vie Phnom Penoise à travers la vitre d'un tuktuk, 2023 - Life in Phnom Penh seen through the window of a tuk-tuk, 2023
Dans les campagnes, on rencontre aujourd’hui de nombreux survivants âgés de 50 à 70 ans. Beaucoup portent en silence les séquelles psychologiques de ce qu’ils ont traversé. Anxiété, dépression, stress post-traumatique ou encore le “baksbat”, une notion khmère qui signifie littéralement “courage brisé”, sont fréquents. Ces traumatismes se manifestent par des cauchemars, des souvenirs envahissants, une grande fatigue émotionnelle, parfois de la colère ou un repli sur soi. La nuit, certains dorment mal ; le jour, la concentration est difficile.
Selon l’Organisation mondiale de la santé, les troubles de santé mentale les plus courants au Cambodge sont la dépression, les troubles post-traumatiques, la psychose ou la schizophrénie. Le taux de suicide, particulièrement élevé (2,5 fois la moyenne mondiale), rappelle à quel point la souffrance psychologique reste souvent invisible mais bien réelle.
Les traumatismes peuvent conduire à une relation désorganisée des familles. La perte de dignité, de droits et les abus perpétrés durant le régime de Pol Pot ont perturbé les notions civiques au sein de la nation. De nombreux parents n’ont pas vécu une expérience parentale positive ou n’ont pas eu de modèles parentaux du tout et n’ont connu que la survie. Ils manquent ainsi de repères et d’expériences, ne sachant pas comment élever un enfant dans un nouveau contexte. Les relations parents-enfants peuvent en être affectées, avec parfois des inversions de rôles ou des difficultés à instaurer un cadre sécurisant.
Comprendre ce passé permet de regarder autrement le Cambodge d’aujourd’hui. Derrière les paysages apaisants et la gentillesse du quotidien, il y a une société en reconstruction, marquée par la résilience, mais aussi par un lourd héritage. Voyager ici, c’est aussi apprendre à écouter ces silences et à lire, entre les lignes, l’histoire qui continue de façonner les vies.
Des travailleurs à la campagne, 2021, 2021, 2023 - Workers in the countryside, 2021, 2021, 2023
The Heavy Weight of Cambodia’s History
Traveling in Cambodia often means being struck by gentle smiles, warm hospitality, and daily life unfolding around markets, pagodas, and rice fields. Yet behind this apparent calm lies a recent history marked by extreme violence and trauma, which continues to shape society deeply.
Between 1975 and 1979, under the Khmer Rouge regime, millions of Cambodians experienced daily horror. Cities were emptied, populations were forcibly sent to the countryside, subjected to forced labor, hunger, family separations, humiliation, inhumane living conditions, and constant fear. Executions, torture, rape, and forced marriages were part of the system. At least 1.7 million people lost their lives in just a few years. Across the country, more than 195 detention, torture, and execution centers have left visible and invisible scars.
After the fall of the regime, Cambodian society had to rebuild itself urgently. The 1980s and 1990s were marked by rapid population growth. Today, Cambodia is a very young country: in 2018, the median age was only 25.7 years. Many Cambodians did not directly experience the Khmer Rouge period, but they live with its legacy, passed down within families and communities.
Economic and social hardships continue to weigh heavily. Access to land, education, healthcare, and financial resources remains unequal, particularly for women and rural populations. In 2022, nearly one third of the population lived below the poverty line. This context of vulnerability adds to the wounds of the past and further weakens individuals and families.
La campagne silencieuse, 2021 - The Silent countryside, 2021
In rural areas, many survivors aged 50 to 70 can still be encountered today. Many silently carry the psychological consequences of what they endured. Anxiety, depression, post-traumatic stress disorder, and “baksbat”—a Khmer term meaning “broken courage”—are common. These traumas manifest through nightmares, intrusive memories, emotional exhaustion, sometimes anger or withdrawal. Some struggle to sleep at night; during the day, concentration can be difficult.
According to the World Health Organization, the most common mental health disorders in Cambodia include depression, post-traumatic stress disorders, psychosis, and schizophrenia. The suicide rate, particularly high (around 2.5 times the global average), highlights how psychological suffering often remains invisible yet very real.
Trauma can also lead to disorganized family relationships. The loss of dignity, rights, and the abuses suffered under the Pol Pot regime disrupted civic and social norms across the nation. Many parents did not experience positive parenting models and grew up in survival mode. As a result, they may lack reference points for raising children in a peaceful context. Parent-child relationships can be affected, sometimes involving role reversals or difficulties in creating a secure and supportive environment.
Understanding this past allows us to see Cambodia differently today. Behind the peaceful landscapes and everyday kindness lies a society still in reconstruction, marked by resilience but also by a heavy historical legacy. Traveling here also means learning to listen to the silences and to read, between the lines, the history that continues to shape lives.