Quand on traverse le Cambodge en bus ou à moto, on remarque vite les grandes zones défrichées, les plantations industrielles qui s’étendent à perte de vue, et les fragments de forêts qui semblent résister tant bien que mal. Difficile d’imaginer qu’il y a seulement quelques décennies, le pays était recouvert de forêts sur plus de la moitié de son territoire.
Terrain déboisé illégalement dans la région de Kratie, 2023 - Land illegally deforested in the Kratie region, 2023
En 1969, la couverture forestière représentait encore environ 73 % du territoire cambodgien. À partir des années 1990, avec l’ouverture économique du pays, la déforestation s’accélère brutalement. En 2010, la surface forestière tombe à environ 35 %. En 2015, le Cambodge figure parmi les pays affichant l’un des taux de déforestation les plus élevés au monde. Malgré plusieurs programmes de reboisement, la couverture végétale ne remonte qu’à 48 % en 2016, loin de l’objectif officiel de 60 % annoncé par le gouvernement.
Les forêts sont progressivement devenues un levier de croissance économique. Dès la fin des années 1990, l’État accorde de vastes concessions économiques à des entreprises privées, souvent étrangères, pour l’exploitation du bois ou la mise en place de plantations agro-industrielles (hévéa, canne à sucre, manioc, etc.). En 1999, environ 4,7 millions d’hectares sont attribués à 25 entreprises. Cette politique s’intensifie au fil des années : en 2015, plus de 18 000 km², soit près de 10 % du territoire national, sont concernés par ces concessions.
Sur le papier, les contrats prévoient une gestion durable. Sur le terrain, les accords restent peu transparents et les contrôles sont limités. Des ONG, dont Global Witness, dénoncent régulièrement des cas de corruption et d’exploitation illégale du bois, parfois liés à des élites politiques et militaires.
Pour les populations rurales, la déforestation n’est pas une abstraction. Dans de nombreuses régions, la forêt fournit bois de chauffage, plantes médicinales, nourriture et compléments de revenus. On estime que jusqu’à 42 % des revenus des ménages les plus pauvres proviennent directement des ressources forestières. Lorsque la forêt disparaît, ce sont des moyens de subsistance entiers qui s’effondrent. Les communautés autochtones, en particulier, voient leurs territoires se réduire et leurs pratiques traditionnelles menacées.
Concession privée de culture d'Hévéa dans la région de Kampong Cham, 2022 - Private rubber tree plantation concession in the Kampong Cham region, 2022
Les impacts environnementaux sont tout aussi visibles. La disparition des forêts accélère l’érosion des sols, dégrade la qualité de l’eau et détruit les habitats de nombreuses espèces menacées. Autour du lac Tonlé Sap, la déforestation en amont perturbe les écosystèmes aquatiques dont dépendent des millions de personnes. À plus grande échelle, la perte du couvert forestier aggrave les effets du changement climatique, les forêts jouant un rôle clé dans le stockage du carbone.
Face à cette situation, plusieurs initiatives ont vu le jour. Dès 1994, le gouvernement met en place des programmes de foresterie communautaire, censés permettre aux habitants de gérer collectivement certaines zones forestières. En 2016, environ 610 communautés sont engagées dans ces projets, mais cela ne représente qu’environ 2,8 % du territoire national. Des aires protégées ont également été créées, avec une implication variable des populations locales. Pourtant, même ces zones restent soumises à de fortes pressions, notamment liées aux projets agro-industriels et miniers. Un nouveau Code de l’environnement, encore en cours d’élaboration, vise à renforcer le cadre légal de protection des ressources naturelles, mais son application reste incertaine.
Aujourd’hui, près de 80 % de la population cambodgienne dépend encore directement ou indirectement des ressources forestières pour vivre. Comprendre la déforestation au Cambodge, c’est donc aussi mieux lire les paysages que l’on traverse, les difficultés rencontrées par les habitants, et les enjeux sociaux et environnementaux qui se cachent derrière chaque parcelle défrichée.
Vue panoramique sur la région de Kampot, permettant de constater la perte des étendues forestières, 2021 - Panoramic view of the Kampot region, showing the loss of forest areas, 2021
Massive Deforestation in Cambodia
ceramics travel journals
When traveling across Cambodia by bus or motorbike, it’s hard not to notice the vast cleared areas, large industrial plantations stretching as far as the eye can see, and the remaining fragments of forest struggling to survive. It’s difficult to imagine that just a few decades ago, forests covered more than half of the country.
Déforestation massive de l'île de Koh Rong Samloem suite à sa privatisation, 2023 - Massive deforestation of Koh Rong Samloem island following its privatization, 2023
In 1969, forest cover still represented about 73% of Cambodia’s territory. From the 1990s onwards, with the country’s economic opening, deforestation accelerated sharply. By 2010, forest cover had fallen to around 35%. In 2015, Cambodia ranked among the countries with the highest deforestation rates in the world. Despite reforestation programs, vegetation cover only rose to 48% in 2016, far from the 60% target announced by the government.
Forests gradually became a lever for economic growth. From the late 1990s, the government granted large economic land concessions to private companies, often foreign, for logging and agro-industrial plantations (rubber, sugarcane, cassava, etc.). In 1999, about 4.7 million hectares were allocated to 25 companies. This policy intensified over time: by 2015, more than 18,000 km², nearly 10% of the national territory, were concerned by these concessions.
On paper, contracts include sustainable management obligations. In practice, agreements remain opaque and controls limited. NGOs such as Global Witness have repeatedly denounced corruption and illegal logging, sometimes involving political and military elites.
For rural communities, deforestation is not an abstract issue. In many regions, forests provide firewood, medicinal plants, food, and supplementary income. It is estimated that up to 42% of the income of the poorest households comes directly from forest resources. When forests disappear, entire livelihoods collapse. Indigenous communities, in particular, see their territories shrink and their traditional ways of life threatened.
Récolte sur des Hévéas d'une concession de Kampong Cham pour produire du caoutchou, entre abus sociaux, travail des enfants et spoliation des terres, 2022 - Harvesting rubber trees in a Kampong Cham concession to produce rubber, amidst social abuses, child labor and land grabbing, 2022
Environmental impacts are equally visible. Deforestation accelerates soil erosion, degrades water quality, and destroys habitats of many endangered species. Around Tonlé Sap Lake, upstream deforestation disrupts aquatic ecosystems on which millions of people depend. On a broader scale, forest loss worsens the effects of climate change, as forests play a crucial role in carbon storage.
In response, several initiatives have been launched. Since 1994, community forestry programs have aimed to allow local populations to collectively manage parts of forested areas. By 2016, around 610 communities were involved, but this represented only about 2.8% of the national territory. Protected areas have also been created, with varying levels of community involvement. However, even these zones remain under pressure from agro-industrial and mining projects. A new Environmental Code, still under development, aims to strengthen the legal framework for sustainable resource management, but its effective enforcement remains uncertain.
Today, nearly 80% of the Cambodian population still depends directly or indirectly on forest resources for their livelihoods. Understanding deforestation in Cambodia also means better understanding the landscapes you cross, the daily challenges faced by local communities, and the social and environmental issues hidden behind every cleared plot of land.