La lutte pour la terre au Cambodge

Publié le 19 janvier 2026 à 09:00

Au Cambodge, la terre n’est pas qu’un simple bien matériel. Pour une grande partie de la population, elle représente la nourriture quotidienne, un revenu, parfois la seule sécurité possible. Agriculture, pêche, forêts : la vie dépend encore largement des ressources naturelles. Pourtant, ces dernières se raréfient à un rythme inquiétant.

 

Chemin de fer menant à Phnom Penh avec ses habitats informels en bordure et ses tours luxueuses au loin, 2023 - Railway line leading to Phnom Penh with its informal settlements along the edge and luxury towers in the distance, 2023 

 

En parcourant le pays, on remarque des zones autrefois verdoyantes désormais clôturées, vendues sous forme de concessions à des entreprises privées. Ces projets exploitent forêts, sols ou minerais sans réelle gestion durable. Les conséquences sont visibles : sols pollués, forêts rasées, inondations plus fréquentes, et parfois même des situations de famine. Privées de l’accès à leurs terres et à leurs ressources, de nombreuses familles basculent dans la précarité. Certaines quittent leur village pour chercher du travail ailleurs, souvent dans des emplois peu qualifiés et mal payés. D’autres sont expulsées de force, parfois violemment, et se retrouvent sans logement ni compensation suffisante.

Sur le papier, les titres de propriété devraient protéger les habitants et sécuriser leur avenir. Dans la réalité, ils restent rares. Le système cadastral actuel, hérité de la période coloniale française, ne correspond pas aux pratiques traditionnelles khmères, fondées sur des accords informels et la reconnaissance communautaire. Le gouvernement avait pourtant promis d’enregistrer les terres occupées depuis plus de cinq ans. Mais les démarches sont longues, complexes et souvent hors de portée pour une population peu scolarisée. À cela s’ajoutent les pots-de-vin, devenus presque indispensables pour obtenir un titre officiel, excluant de fait les plus pauvres.

Résultat : l’accès à la propriété se transforme en privilège. Sans titre légal, les habitants vivent dans l’incertitude permanente. À tout moment, un projet de développement ou une concession peut entraîner leur expulsion, moyennant des compensations financières qui profitent rarement aux familles concernées. Cette insécurité décourage toute amélioration de l’habitat ou des terres cultivées. Pourquoi investir quand on peut tout perdre du jour au lendemain ?

 

Immeuble en décrépitude mais pourtant habité à cause de la précarité des habitants et de la pression foncière de Phnom Penh, 2021 - A dilapidated building, yet still inhabited due to the precarious situation of its residents and the land pressure in Phnom Penh, 2021

 

Les expulsions répétées ont favorisé la multiplication des habitats informels et des squats. Les sites de relogement proposés par l’État sont souvent éloignés des écoles, des marchés et des zones d’emploi, et manquent d’infrastructures de base comme l’eau potable ou l’électricité. Face à ce choix, certains préfèrent retourner à la campagne sur des terres non reconnues légalement, tandis que d’autres partent s’installer en ville. À Phnom Penh et dans les grandes agglomérations, les quartiers précaires s’étendent, souvent sur des terrains inondables, dans des conditions de vie difficiles.

La question foncière est aujourd’hui au cœur des tensions sociales au Cambodge. Elle façonne les paysages, les déplacements de population et les inégalités que l’on observe en voyageant à travers le pays. Comprendre cette lutte pour la terre, c’est aussi mieux comprendre le quotidien de millions de Cambodgiens.

 

Enfant forcée de vendre des ananas le long de la route pour survivre, 2022 - Child forced to sell pineapples by the roadside to survive, 2022

The struggle for land in Cambodia

 

In Cambodia, land is far more than a material asset. For a large part of the population, it means daily food, income, and sometimes the only form of security they have. Agriculture, fishing and forests still play a central role in people’s lives. Yet today, access to land and natural resources is shrinking at an alarming rate.

 

Habitation rendue inhabitable suite aux inondations récurrentes et à l'insalubrité, 2023 - Dwelling rendered uninhabitable due to recurring flooding and unsanitary conditions, 2023

 

As you travel through the country, you notice areas that were once green now fenced off and sold as land concessions to private companies. These projects exploit forests, soil or minerals with little concern for sustainable management. The consequences are easy to see: polluted land, deforestation, more frequent flooding, and in some cases even food shortages. Deprived of access to their land and resources, many families fall into economic insecurity. Some leave their villages to look for work elsewhere, often ending up in low-paid, unskilled jobs. Others are forcibly evicted, sometimes violently, and left with nothing.

In theory, land titles are meant to protect ownership rights and provide financial security. In reality, they remain rare. The cadastral system, inherited from the French colonial period, does not align with traditional Khmer practices based on informal agreements and community recognition. Although the government promised to register land occupied for more than five years, this commitment has largely not been fulfilled. Administrative procedures are complex for poorly educated populations, and corruption is widespread. Bribes are often required to register land, making the process inaccessible to the poorest households.

As a result, inequalities in access to land ownership continue to grow. In this climate of informality, residents live with the constant risk of eviction, depending on development or exploitation projects decided by the authorities, often in exchange for large financial interests. This insecurity discourages people from investing in their homes or farmland to improve their living conditions.

 

Hotel marqué à la bombe rouge pour indiquer sa future démolition orcée suite à la vente de l'Ile de Koh Rong Saloem à des entreprises privées, 2023 - Hotel marked with red spray paint to indicate its impending demolition following the sale of Koh Rong Saloem Island to private companies, 2023

 

Forced evictions have led to the rapid growth of informal settlements and land squatting across the country. Government relocation sites are often far from schools, jobs and markets, and frequently lack basic infrastructure such as clean water, electricity or proper access roads. Some families choose to return to rural areas and farm land without legal recognition, while others move to cities. In Phnom Penh and other urban centers, poor neighborhoods continue to expand, often on flood-prone land, where living conditions are particularly harsh.

Land issues remain one of Cambodia’s most pressing challenges today. They shape landscapes, population movements and the social inequalities visible throughout the country. Understanding this struggle for land also helps make sense of what travelers see when crossing Cambodia.

 

Femme sillonnant la ville de Phnom Penh en quête de décher recyclable à revendre, 2021 - Woman crisscrossing the city of Phnom Penh in search of recyclable waste to resell, 2021